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Les derniers coups de cœur de votre libraire

Publié le par Les amis du Chant de la terre

Les derniers coups de cœur de votre libraireLes derniers coups de cœur de votre libraire

Notes rédigées par André Zaradzki

Tous nos noms - Dinaw Mengestu - éd. Albin Michel 2015

Quel titre énigmatique ! Et qu'il soit raturé de deux traits de craie sur la jaquette ne fait qu'accroitre le mystère.

On commence à lire et le premier narrateur nous annonce tout de go qu'il a abandonné les nombreux noms reçus à sa naissance dès son départ pour "la capitale" (Kampala), avec pour tout viatique le rêve de devenir un écrivain célèbre.

Des noms, il en recevra en retour, au gré des circonstances, par celui qui deviendra son ami, Isaac, son unique ami. Dans une Afrique tout juste sortie de la tutelle britannique, tous deux vont se laisser porter par un idéal révolutionnaire qui les entraînera dans une guérilla sanglante et inutile.

La deuxième voix, en contrepoint, c'est celle d'Helen. Américaine, blanche, assistante sociale chargée d'accueillir et de chaperonner Isaac, en rupture de ban avec son Afrique déboussolée. Tous deux se jettent dans une histoire d'amour passionnelle et sans avenir: le Midwest n'a pas encore jeté ses oripeaux racistes. Mais plus que la question du racisme, c'est celle de l'identité et de ses équivoques qu'aborde Mengestu ; et il le fait avec finesse et pudeur: qui est vraiment celui qui n'a pas de nom ? d'où vient cet amant mystérieux qui semble vivre une double vie ?

De sa plume légère et mélancolique, parfaitement maîtrisée sans être désincarnée, Dinaw Mengestu nous offre aussi un magnifique roman d'amitié.

 

Ressources inhumainesFrédéric Viguier - ed. Albin Michel 2015 

Certains chroniqueurs ont reproché à Frédéric Viguier d'avoir choisi pour son 1er roman un sujet brûlant d'actualité, assurant ainsi (selon eux) un succès immérité ;

c'est d'autant plus injuste qu'une des fonctions de la littérature est justement de dénoncer les dérives et autres scandales dont nos sociétés sont le théâtre.

Mais surtout, c'est oublier (à moins qu'on l'ignore !!!) qu'une oeuvre littéraire doit avant tout être littéraire !

J'en viens donc à mon propos : Ressources inhumaines est une oeuvre littéraire, un roman original à plus d'un titre ; et pas seulement dans la forme.

Plus précisément, je dirai que les choix formels de Viguier donnent à l'argument un poids, une dimension, un éclairage que ne permet pas une narration ordinaire; ce que nous dévoile le livre, c'est la vanité de nos actes et de nos préoccupations, la dimension quasi surréaliste, ubuesque des enjeux de pouvoir dans une entreprise; pour sûr, il y a du Beckett dans l'écriture de Viguier, sa prose dépouillée dit mieux que tout superlatif, mieux que des tonnes d'adverbes ou d'adjectifs (il n'y en a pas un seul) la monstruosité de notre monde de faux-semblants.

L'histoire, c'est celle d'une jeune stagiaire absente à elle-même, vide telle la poche qu'elle va s'astreindre à remplir (et malheureusement pas seulement de manière métaphorique -ne dévoilons pas la chute !); le cadre, c'est un hypermarché, côté cour, face cachée. Roman noir, comédie humaine grimaçante, théâtre de la cruauté, Ressources inhumaines a très peu des défauts habituels d'un premier roman. Bravo !