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Menace sur l'édition et les librairies indépendantes…

Publié le par Les amis du Chant de la terre

Il est intéressant de se pencher sur un article publié par Le Monde le 25 décembre dernier, dont voici des extraits. Il s'agit d'une tribune de l'éditeur franco-américain André Schiffrin qui s'inquiète des conséquences des fusions dans le monde de l'édition anglo-saxonne. Ces fusions ont depuis 1980 « englouti quasiment toutes les maisons d'éditions américaines et britanniques, quelle que soit leur taille. »

 

« La multiplication des fusions s'explique par le fait que le secteur de l'édition s'est révélé beaucoup moins rentable que les conglomérats ne l'espéraient », et en multipliant les fusions ils espéraient améliorer cette rentabilité.

« Puis est arrivé Amazon, un concurrent qui a pensé pouvoir s'emparer d'une bonne partie du marché en ne publiant justement que des bestsellers. Et en forçant les éditeurs à accepter ses ebooks à 9,99 euros, un prix qui, tout en réduisant considérablement les marges des éditeurs traditionnels, avait aussi pour Amazon l'avantage de bouleverser radicalement l'économie du livre de poche, le format sur lequel les éditeurs comptaient jusqu'alors pour asseoir leurs bénéfices ultimes. » […]

Quel peut-être le moyen pour ces entreprises nouvellement « fusionnées » [notez que l'on ne parle même plus « d'éditeur » mais d'entreprises…NDLR], de rivaliser avec Amazon ?

« Elles peuvent difficilement arguer du fait qu'elles publieront plus de livres rentables, puisqu'elles font déjà tout ce qu'elles peuvent pour cela. En revanche, elles peuvent encore réduire ce qui reste de livres effectuant des scores de ventes moyens, les livres de milieu de catalogue. Voilà qui n'augure rien de bon pour les auteurs d'oeuvres littéraires ou d'essais sérieux et de qualité.

Pourtant, comme le sait bien n'importe quel élève d'école de commerce, les économies les plus substantielles ne proviendront pas de la suppression de ces titres, mais des licenciements. En particulier de ceux des éditeurs qui persisteront à penser qu'il est de leur devoir de trouver des oeuvres littéraires ou des essais de qualité. » […]

« De toutes ces analyses découle aujourd'hui l'avenir du livre. Aux Etats Unis, les grandes chaînes de librairies avaient déjà réussi à éliminer la plupart des librairies indépendantes, en offrant des remises considérables. Dans le New York de l'après-guerre quand, jeune homme, je travaillais dans la libraire de la 8e Rue, il y avait 333 librairies, selon les chiffres de l'American Booksellers Association. Il y en a moins de trente aujourd'hui, chaînes comprises. Et même ces dernières sont sous la pression d'Amazon, qui a juré d'éliminer les intermédiaires entre le livre et le lecteur. Entre Borders, qui a mis la clé sous la porte, et Barnes and Noble, qui voit ses bénéfices fondre, même les grandes chaînes de libraires sont désormais vulnérables. Les enseignes qui permettaient aux lecteurs de découvrir de nouveaux ouvrages et de bénéficier des conseils de vendeurs avisés ont largement disparu. Amazon n'a aucunement cherché le moyen de jouer ce rôle et dépend de la publicité qui entoure les bestsellers établis. »

André Schiffren a cette conclusion guère optimiste : «  Les plus "petits" titres, c'est-à-dire les livres les plus exigeants, vont disparaître de plus en plus des catalogues des grandes maisons d'édition. Et les quelques éditeurs indépendants qui resteront auront plus de difficultés encore à trouver des points de vente pour leur production limitée. Les agents auront de moins en moins d'enchérisseurs, les écrivains de moins en moins d'éditeurs. Quant aux lecteurs, personne n'a même jugé utile de les "rassurer" en leur promettant des lendemains qui chantent. » *

***    

 

NOTRE CONCLUSION

Cette menace pèse de plus en plus sur la France, il est urgent d'en prendre conscience, car si au bout de la chaîne se trouve le lecteur, c'est-à-dire vous, nous, il ne faut pas considérer qu'il n'a aucun rôle à jouer dans ce processus, qu'il n'a aucun pouvoir. Si nous nous mobilisons, nous pouvons freiner cet engloutissement d'Amazon en continuant d'acheter et commander nos livres dans les librairies indépendantes. Il faut bien prendre conscience que chaque achat en ligne nous rapproche de ce qui se passe aux EU. Nous avons la chance en France d'avoir un paysage éditorial d'une grande richesse, le prix unique du livre et le plafonnement des taux de remise ont sans doute permis de sauver nombre d'éditeurs et de librairies, mais tout peut être remis en question d'un jour à l'autre.

Des librairies qui ferment, ce sont des maisons d'édition qui disparaissent, des auteurs qui ne seront plus publiés…

Nous ne sommes pas des moutons, en tant que « consommateurs » nous ne sommes pas impuissants face aux grands groupes financiers, car nous pouvons encore choisir ce que nous achetons et à qui nous l'achetons… mais pour combien de temps encore ?

 

* Article paru dans Le Monde du 25/12/12 – écrit par André Schiffren, fondateur et directeur de la maison d'édition indépendante et sans but lucratif The New Press (New York) – traduit de l'anglais par Juliette Hirsch.